« Il faut libérer les artistes ! »

A la Réunion la culture est omniprésente et les artistes nombreux. C’est une conséquence directe de la politique d’assimilation de la France, qui interdisait toute expression de la culture créole jusque dans les années 80. Mais en redonnant leur fierté et leur identité aux Réunionnais, par ce réveil de la culture locale, la France n’est-elle pas tombée dans l’excès inverse ? Car depuis, les politiques locaux ont la main sur toute la société réunionnaise et l’Etat Français n’ose plus rien dire de peur de passer pour colonialiste. Ce qui n’est pas sans conséquence sur la démocratie locale. Eric Christopher Beeharry, leader du mouvement Ensemble et observateur de la Réunion, nous donne son point de vue.

Quel regard portez-vous sur la culture ?

Qu’entend-on par culture ? Beaucoup la réduisent à la musique, la littérature et la gastronomie. Mais être cultivé c’est aussi disposer de savoirs comme les Mathématiques, l’Economie, etc. Du reste, maîtriser les sciences favorise la maîtrise des arts. Car cela développe et accélère les connexions neuronales. On sait par exemple que les plus grands scientifiques de l’Histoire étaient de profonds mélomanes et musiciens.

Et plus précisément, votre regard sur la culture réunionnaise ?

C’est justement là où je voulais en venir. A l’île de la Réunion, beaucoup pensent (pas tout le monde heureusement) que culture et savoir sont contraires. Que certains savoirs seraient forcément occidentaux et d’autres universels. Parlez d’Economie à certains et ils vous répondront: « ah arète koz en zorèy ek moin don ». C’est triste à dire, mais c’est bien la réalité. Pourtant les sciences viennent du monde entier et tous les peuples les pratiquent et les développent. Car c’est ce qui fait avancer l’Humanité. Les sciences sont un langage commun, planétaire, par lequel on échange tous et on progresse ensemble.

Comment mettre un terme à ce malentendu culture/savoir, typiquement réunionnais ?

Déjà en mettant hors d’état de nuire les politiques qui ont « génocidé les esprits », comme me disait récemment un associatif. Ils l’ont fait dans un but précis: empêcher toute réflexion sur le système de la Réunion. Une île où tout est régi par les élus, qui ne sont d’ailleurs pas des élus puisqu’ils achètent leurs voix avec l’argent des collectivités. De fait, il n’y a pas débat d’idées et ceux qui en ont sont inquiétés.

Puis par l’Ecole qui donne des savoirs, remparts contre la dictature. Mais aussi par l’éducation populaire que moi-même j’effectue régulièrement. Education populaire que Ensemble veut généraliser dans notre département qui compte beaucoup d’illettrés, mais aussi beaucoup de lettrés pas éduqués à la démocratie.

Des artistes créoles comme Toxic sont tout de même conscients, non ?

Absolument et il en faut plus ! Toxic fait partie de la nouvelle génération. Celle qui est plus éduquée que la moyenne de la société, qui parfois a bougé hors de l’île et a ainsi vu d’autres façons de vivre, de penser et de développer un territoire. Il a du mérite et du courage de dénoncer le clientélisme politique qui détruit chaque jour un peu plus la Réunion. C’est un acte noble et révolutionnaire.

Comment donner plus de voix à ces artistes conscients et aux artistes en général ?

Il faut libérer les artistes ! Ensemble propose une solution culturelle à la fois volontariste et démocrate. Car nous voulons que le développement de la culture réunionnaise se poursuive, mais sans la pression des politiques. Il faut que chacun puisse s’exprimer, pratiquer son art et le cas échéant critiquer, sans risquer de voir sa passion menacée. Actuellement trop d’artistes dépendent des subventions, soit par le biais des associations, soit par le biais des festivals. Nous proposons donc la multiplication de scènes ouvertes sur toute l’île. Elles ne coûteront rien aux collectivités parce qu’elles seront autofinancées.

Autofinancées ? Comment ?

Il s’agira de rechercher des locaux ou des terrains non construits. De mettre en relation les porteurs de projet, les prestataires et les banques. Et de lancer ces structures qui se financeront elles-mêmes par la vente d’aliments et les revenus publicitaires. Ces recettes seront permises par la haute fréquentation des lieux, qu’on devra donc judicieusement choisir lors de la phase projet. La gratuité des entrées aux concerts assurera aussi une grande affluence, nécessaire pour vendre des produits et pour obtenir des partenariats publicitaires. Tous les chiffres et détails sont indiqués sur notre site web.

La solution-miracle ?

C’est du gagnant-gagnant. Les scènes créeront des emplois de gérants, elles en créeront chez leurs fournisseurs (ingénieurs du son, fabricants de produits alimentaires, distributeurs de boissons, livreurs, …), les usagers accéderont à des concerts gratuits et les artistes gagneront du public et de la notoriété. Ce qui leur permettra d’enchaîner avec des scènes plus grandes. Par ailleurs, ces lieux pourront aussi servir aux associations et aux écoles pour préparer et présenter leurs oeuvres musicales, littéraires ou théâtrales.

Pour conclure, on peut donc dire que Ensemble aime la culture ?

Ensemble soutiendra toujours la culture avec un grand C. Parce qu’elle permet à l’individu et à toute la société de se développer, de s’épanouir, d’échanger et de se libérer.

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